BIBLIOS :
Le dernier livre

Guy Laramée ©

Il était une fois un peuple qui collectionnait les mots. On appelait ce peuple « les Biblios ». Les Biblios avaient toutes sortes de mots et quand ils en manquaient, ils en inventaient. Par exemple un matin quelqu’un se réveillait et disait «Logiciel ! », et voilà qu’une famille de choses voyait le jour, toutes choses avec chacune son nom propre et son nom de famille.

LE DÉBUT
Au début, les Biblios devaient répéter les mots sans cesse pour ne pas qu’ils meurent. On les voyait souvent assis au coin d’une route en train de répéter : « table, table, table… » et ainsi de suite pendant des heures. Ou encore en marchant, parce que les Biblios marchaient beaucoup. Ils faisaient de long pèlerinages pour aller entendre les mots de leurs voisins. Quand ils étaient perdus, ils revenaient au début, s’assoyaient et répétaient leur nom comme une incantation : « Biblios, Biblios, Biblios… ». Puis, les Biblios avaient mis les mots en chanson, parce que se promener en répétant les mots comme ça, c’est un peu ridicule.
Et puis un jour était venue l’idée magique d’écrire les mots. C’était venu comme ça, un Biblios avait dit «Écrire ! », et l’écriture était née. L’écriture c’était pratique. Comme ça on pouvait laisser les mots à la maison. Enfin, c’est ce que les Biblios avaient tout d’abord pensé. Mais ils s’étaient vite rendus compte que les mots continuaient de tourner dans leur tête.
Toujours est-il que cette histoire de laisser les choses à la maison avait commencé bien avant. Bien entendu, il avait d’abord fallu inventer le mot « maison », ce qui n’avait pas été facile. Imaginez, avant les mots, les Biblios ne savaient même pas qu’ils étaient nomades. Ils ne savaient même pas qu’ils étaient les Biblios. Ils étaient, un point c’est tout, et même cela, on peut se demander s’ils le savaient. Savoir qu’on est ou être ce qu’on sait, voilà une grande question.
Donc les Biblios avaient trouvé les mots et ils s’étaient mis à les collectionner. Les Biblios avaient l’impression que les mots pouvaient capturer l’esprit des choses. Les Biblios étaient animistes, et croyaient qu’un esprit habite toute chose. En fait pour eux, pas de chose sans esprit. Pas de table sans l’esprit Table. Ainsi lorsqu’on partait en voyage, ou tout simplement pour le travail chaque matin, on emportait avec soi l’esprit des choses dont on allait avoir besoin.

LES BIBLIOTHÈQUES
Les Biblios rangeaient leurs collections sur des étagères auxquelles ils donnèrent le nom de «Bibliothèques », c’est à dire « étagères des Biblios ». Au fur et à mesure qu’ils inventaient des mots et des chaînes de mots, les Biblios augmentaient leur collections. La collection grandissait et grandissait , et maintenant voilà qu’il fallait une autre collection, le catalogue. Le catalogue est une collection pour s’y retrouver dans les collections. Les Biblios, maintenant passionnés de collectionning, se rendaient compte que le propre d’une collection, c’est de n’être jamais complète. C’est ça qui rend les collections passionnantes, c’est aussi ça qui les rend angoissantes.


LA VIE DANS LES LIVRES
À force de collectionner les mots, les Biblios avaient constitué d’imposantes Bibliothèques et il ne restait plus beaucoup de place pour autre chose. Tant et si bien que la vie dans les livres s’était peu à peu imposée naturellement, comme une conséquence naturelle d’une passion naturelle pour les mots. Il n’y a pas grand chose à rajouter là dessus, sinon que les livres sont un bon isolant et qu’ils tiennent au chaud en hiver.

LES TUNNELS
Les Biblios étaient tellement mordus de mots que les voilà pris à creuser les livres pour connecter les mots les uns aux autres. Ainsi en connectant Cyclope et pédestre, ils avaient inventés le mot « encyclopédie », qui originalement voulait dire « marcher à l’intérieur avec (seulement) un oeil ouvert ».
C’est que les Biblios marchaient beaucoup. Ils marchaient dans les tunnels qu’ils creusaient dans les livres pour connecter un mot à l’autre. Au fil des ans, ils avaient ainsi développé un vaste réseau de galeries. Or voilà. À force de les creuser, les livres dans lesquels ils habitaient menaçaient maintenant de s’écrouler sur leur tête. Faut-il le rappeler, la tête étant, dans la mythologie Biblios, essentiellement vide, et ce pour pouvoir y ranger les chose qu’on veut, elle est particulièrement fragile. Pour protéger leur tête des écroulement fréquents, les Biblios étaient forcés de se déplacer en creusant de nouvelles galeries. Ce qui était au début une passion – le creusing – était maintenant devenu nécessité.

LA TÊTE
À force de ranger des mots sur les tablettes de leur Bibliothèques, les Biblios en étaient venus à penser que leur tête était aussi une petite bibliothèque portative dans laquelle on rangeait des mots pour pouvoir laisser les choses à la maison. Comme les Biblios n’étaient pas stupides et qu’ils savaient parfaitement bien que la tête est trop petite pour contenir des étagères, les Biblios s’étaient creusé la tête pendant plusieurs années pour comprendre comment tout ça arrivait à tenir dans si petit, et surtout, comment tout ça pouvait rester en ordre malgré les mouvements du corps et la course à pied. Mais à force de fouiller ils avaient trouvé. Ils avaient développé une vision très sophistiquée de l’intérieur de la tête. Dans cette vision, ce qui tenait lieu d’étagère était une petite boîte, un petit appartement minuscule en fait, appelé cellule. Mais les Biblios savaient très bien que les cellules, il y en a partout dans le corps. Pour les distinguer, ils avaient donné aux cellules de la tête le nom de « neurones », mot qui vient originalement du mot « nonne » : personne qui vit dans une cellule. Petit à petit, c’est cette vision de leur tête qui a amenés les Biblios à développer une théorie de l’âme, mot qui littéralement veut dire « intérieur de la cellule ». Mais avant de toucher à cette question, il faut parler d’un autre aspect troublant de la psychologie Biblios.

LA MORT
Ayant découvert que les mots permettaient de laisser les choses à la maison, et que les mots permettaient d’emporter l’essence des choses sans en porter le poids, les Biblios s’étaient mis à collectionner les mots pour pouvoir emporter avec eux le plus de choses possible.
Or voilà que les mots créaient de nouvelles choses, et que plus il y avait de choses plus il fallait de mots. Plus il y avait de mots plus il devenait difficile de tout emmagasiner dans la tête et il fallait donc mettre les mots dans des livres et mettre les livres sur des étagères dans des autels domestiques appelés Bibliothèques. (Tout ça a déjà été dit mais il faut redire les choses souvent pour qu’elles existent.) Adeptes de plus en plus passionnés du collectionning, les Biblios s’étaient pris à craindre pour leur collection. En effet quelques fois des voisins curieux creusaient des trous sans demander la permission et en ouvrant un livre on trouvait là une personne endormie. Quelques fois une personne pouvait même avoir sécrété des mots indésirables et les avoir laissés là, à la place des mots qu’elle avait mangé, et cela pouvait vite devenir insupportable.
Toujours est-il qu’au fil des ans, les Biblios étaient devenus obsédés par la mort. En effet, qu’arriverait-il si une partie importante de la collection venait à disparaître ? Et tout d’abord ça voulait dire quoi, «disparaître » ? Même en fouillant son étymologie, et en essayant de se rappeler ce qu’ils avaient en tête lorsqu’ils l’avaient inventé, les Biblios n’arrivaient pas à faire sens de ce mot. Signifiant originalement « couper l’apparition en deux», le mot disparaître devenait un puits d’angoisse. « Disparaître, oui, mais pour aller où? », se demandaient les Biblios. La majorité d’entre eux avaient réglé le problème en pensant que les collections qui disparaissaient s’en allaient dans une autre Bibliothèque, plus grande, quelque part dans la terre. Peut-être au Centre du Monde. Les Biblios croyaient qu’ils vivaient dans un grand livre et que leurs bibliothèques personnelles n’étaient qu’une infime partie d’une Grande Bibliothèque. LA Grande Bibliothèque.
En fait, les Biblios en étaient venus à développer une telle obsession pour leur collection, qu’il s’étaient mis à dupliquer les livres de peur que la perte d’un exemplaire signifie la perte de l’original. Comme les livres de papier, même dupliqués, étaient encore trop fragiles, les Biblios étaient partis à la recherche d’autres supports. Et ils avaient trouvé. Voilà maintenant que certains d’entre eux s’affairaient à graver les mots dans des sillons d’aluminium. Ces iconoclastes pensaient que seul l’aluminium pouvait protéger contre le creusing sauvage. Or il fallait bien se rendre à l’évidence : même dans des momies de verre (appelées Cercueils de Dires - en anglais Coffins of Disclosures - ou CD), même dans les CD, les mots mourraient. Les Biblios s’apercevaient petit à petit que les mots ne mourraient pas seulement à cause du creusing. Bien sûr certains mots disparaissaient parce qu’on ne les retrouvaient plus sur les tablettes des bibliothèques. Mais beaucoup de mots disparaissaient parce qu’ils vieillissaient… ! Les mots étaient comme les êtres biologiques : ils naissaient, vivaient et mourraient.


LA MORT, suite
Tout ça était troublant pour les Biblios qui, par le collectionning, avaient espéré échapper à leur propre mort. Mais voilà, on ne pouvait pas en sortir : toutes les choses mourraient, et avec elles les mots, qui avaient été le réceptacle de leur essence. Que faire ? Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer, continuer à inventer de nouveaux mots. Certains s’étaient mis à penser qu’en augmentant le rythme des naissances, on pourrait déjouer la mort. En créant pour le creusing de nouvelles «technologies», on pourrait améliorer le sort de l’humanité et surmonter le vieillissement de la culture. Or voilà, rien n’était moins sûr. Plus on créait de mots, plus on avait de morts. De toute évidence, les Biblios étaient prisonniers d’un affreux cercle vicieux : créer sans cesse de nouveaux mots pour remplacer ceux qui mourraient, et ainsi, à cause du creusing, détruire inexorablement les collection. Plus ils créaient, plus ils détruisaient, et plus ils détruisaient, plus il fallait créer.

L’ESPOIR
Mais les Biblios gardaient le moral et ils le faisait en continuant à creuser. Chaque jour ils découvraient plein de choses et cela leur donnait l’envie de vivre. Même si creuser signifiait se rapprocher chaque jour un peu plus de la mort, les Biblios gardaient espoir, comme en témoigne le réseau impressionnant de galerie qui est maintenant exhumé à Biblios. D’où leur venait cet espoir en face de la mort ? Nous ne le savons pas encore mais les scientifiques ont bon espoir de le découvrir dans un avenir rapproché.

DIEU
Les Biblios avaient un dieu et ce dieu avait un nom. Un jour, un Biblios s’était écrié «Mot ! », et voilà, Dieu était né. Mot : voilà le Mot qui les contenaient tous, voilà le Mot d’entre tous les mots. Depuis toujours, les Biblios cherchaient le paradis et ils le cherchaient dans les mots. Ils n’allaient pas le trouver là, mais il faut bien commencer quelque part. Car les mots il y en a beaucoup et comment trouver l’unique dans le multiple ? Ils avaient bien inventé le mot « unité » comme symbole de ce paradis, mais alors même ce mot s’était mis à se multiplier : « un, union, unique, unité, unicité, uniqueté, uneté, lunette, lune », etc. Consternation chez les Biblios : il n’y a pas une unité, mais plusieurs ! Voilà bien un mystère, et les Biblios se sont creusé la tête pendant des siècles pour le résoudre.

LES MYSTÈRES
Percer les mystères était le sport préféré des Biblios et ils y ont passé plus d’un dimanche. Pour percer les mystères, on fait un trou au milieu et on attend que ça vienne. Des mystères il y en a plein, à commencer par celui-ci : « Qu’est-ce qu’un mystère ? » Quand un trou ne suffit pas, on en perce un deuxième, puis un troisième et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus où percer. Quand il ne reste plus où percer, c’est comme si le mystère était disparu et on va en chercher un autre.

LE CHANGEMENT
(Ce chapitre a été changé de livre)

LE SENS DE LA VIE
Les Biblios se divisaient en deux groupes. Il y avait ceux qui creusaient horizontalement, et ceux qui creusaient verticalement. Les Horizontaux parcouraient beaucoup de terrain, mais leurs mots manquaient de profondeur. Les Verticaux trouvaient peu de mots, mais leurs mots étaient plus pénétrants. Les Horizontaux possédaient l’ensemble du territoire, mais ils ne le connaissaient pas. Les Verticaux ne possédaient rien, mais ce rien était à eux. En apparence, les Verticaux dépendaient des Horizontaux pour leur survie. Mais dans les faits, les Verticaux étaient de formidables ascètes qui pouvaient se nourrir toute leur vie d’un seul mot. Un petit groupe de marginaux essaya bien un jour de creuser en diagonale, mais leur tunnel fit cul-de-sac. Ils durent rebrousser chemin et choisirent finalement l’exil. Ils n’étaient pas faits pour le mot-à-mot. On pense qu’ils fondèrent une secte : la secte des Ramolisseurs.

LE DUR ET LE MOU
Les Biblios inventèrent les mots parce qu’ils étaient moins rigides que les choses, mais leurs mots finirent par devenir durs comme des choses. Si bien que les Biblios en vinrent à prendre les mots pour les choses elles-mêmes. Ainsi quand ils disaient « table », ils étaient convaincu de toucher la vraie table. La seule façon d’en sortir était de décorer les mots. Ainsi « table » devenait « tablette », puis « tablinette », puis tableau, tablineau, tablinelle, etc.. Mais au fond rien n’y faisait. Au grand désarroi des Biblios, les mots n’étaient plus liquides comme jadis ; les mots finissaient tôt ou tard par durcir. Une fois solidifiés, leurs mots commencèrent à s’effriter. Les Ramolisseurs voulurent ramollir le paysage en le pétrissant. Certains le pétrissaient avec leurs pieds, d’autres avec leurs mains. D’autres encore se mirent à le mâchouiller , et c’est à eux qu’on doit le retour des traditions orales.

LE SENS DE LA VIE 2-
Les Biblios creusaient les livres pour trouver un sens au fait de creuser les livres. Quelque fois, il arrivait aux Biblios d’oublier. Au milieu d’un trou, ils oubliaient d’où ils venaient et où ils allaient. Ils s’assoyaient alors au milieu du trou et ils attendaient. Ils attendaient que ça vienne. Vienne quoi ? Ça non plus ils ne le savaient pas alors ils attendaient. Quelque fois ça ne venait pas et ils restaient là. On pense que certains y sont encore.

L’ART
Quand ils étaient perdus les Biblios s’assoyaient et attendaient que ça vienne. Une fois assis, ils n’étaient pas si perdus que ça parce qu’ils pouvaient toujours regarder les murs. En regardant les murs, ils se mettaient parfois à voir des choses. Voyant des choses, il leur prenait parfois l’envie de les dessiner. C’est ainsi, croit-on, qu’est né l’art rupestre (de rupe, qui nous a également donné repos et rupture). Une fois assis à attendre que ça vienne, leur tunnel devenait une grotte et de cette grotte ils faisaient une maison puis un temple. Pour un moment, ils étaient au centre du monde et on n’avait plus besoin d’aller chercher ailleurs pour voir si l’on y est. On raconte que plusieurs Biblios sont restés là pour le reste de leur vie, là, à contempler les murs et à dessiner dessus. L’envie de manger leur est passée, l’envie de dormir aussi. On raconte que certains d’entre eux ont même vaincu la mort, puisqu’ils ont compris qu’ils n’étaient jamais nés. Ils ont cru comprendre qu’après tout la vie, la mort, ce ne sont que des mots.

L’HISTOIRE DES MOTS
Les Biblios avaient trouvé un système très ingénieux, et très économique, grâce auquel ils se racontaient l’histoire des mots avec des mots… !.

LES EXPLICATIONS
Les Biblios adoraient les explications. Ils les collectionnaient précieusement. Des explications, ils en avaient pour tout : la longueur des mots, leur hauteur, pourquoi certains mots vont bien ensemble et d’autres pas, combien de mots il faut pour dire la vérité, etc. Si bien qu’un jour, ça devait arriver, vous auriez fait la même chose à leur place, les Biblios voulurent EXPLIQUER LES EXPLICATIONS. Avant d’aller plus loin, il faut expliquer le mot explication. (Après nous parlerons de ses implications.) Les Biblios fabriquèrent ce mot à partir de deux mots : « ex », dehors, et « plicare », qui veut dire plier, en dialecte. «Expliquer » veut donc dire « plier dehors ». C’est le contraire de « impliquer » qui veut dire « plier dedans ». Les Biblios lavaient leurs mots à l’intérieur, les faisaient sécher puis allaient les plier dehors. On voit tout de suite ce que cela implique : les Biblios se mirent à plier les mots, un à un, plis sur plis, et petit à petit, ça arrive dans les meilleures familles, vous n’auriez pas fait mieux, les mots se mirent à se replier sur eux-mêmes. Les mots n’étaient plus ces fleurs qui répandent leur pollen dans l’air frais du matin. Ils n’étaient plus ces fenêtres qui nous ouvrent le monde. Les mots devinrent rabougris, gris, pensifs, fermés sur eux-mêmes.
Cependant il faut dire une chose. Ceci n’est qu’une version de l’histoire. Il y a des gens qui expliquent le mot explication d’une autre manière. Ils disent que le mot explication veut dire au contraire déplier, ouvrir. Leur explication n’est pas bête, mais elle demeure une explication…


LES QUESTIONS

« Qu’est-ce qu’une question ? » est une question qui a également traversé la civilisation Biblios. En effet qu’est-ce qu’une question ? Voilà bien la Question des questions.

LE QUOI
Comme nous l’avons dit plus haut, et si nous ne l’avons pas fait il est temps de le faire, les Biblios cherchaient. Ils cherchaient quoi ? Eh bien justement, il cherchaient le Quoi. Par exemple un jour un Biblios s’écriait « J’ai trouvé ! ». Et son voisin de lui demander : « T’as trouvé Quoi ? ». Trouver le Quoi était la seule chose qui comptait vraiment pour les Biblios. Oh bien sur il y avait les loisirs, les comptes à payer et toute sorte d’autre choses. Mais dans toutes ces choses il y avait le Quoi.

LE COMMENT
Mais si nous allons dire toute la vérité, et nous allons le faire, il faut mentionner qu’un groupe de Biblios était plutôt préoccupé par le Comment. Comment cela ? Eh bien justement, il est important de dire comment pour eux cette question en est venue à remplacer la quête du Quoi. Comment peut-on comprendre le mot « comment » ? Eh bien en se demandant comment. Si l’on continue assez longtemps, on va le savoir. On va savoir Quoi ? Aha ! Voilà, en termes succincts les termes d’un débat qui fit rage à Biblios durant des siècles. Les partisans du Quoi pensaient qu’en définitive, le Comment était un faux-fuyant et qu’on en venait toujours à le fixer sous forme de Quoi. Le Quoi du Comment, quoi. Les partisans du Comment disaient au contraire que le vrai Comment est le Comment du Comment. Pour eux la vérité était un verbe, pas un nom.

LE POURQUOI
Il y avait donc le Quoi et le Comment, mais il y avait aussi le Pourquoi. Le pourquoi était une classe bien particulière de Quoi. C’était le Quoi juste avant qu’il ne devienne un verbe. Avec Pourquoi, on avait l’impression de « Mettre le doigt dessus».

LE DOIGT DESSUS
« Mettre le doigt dessus » est le dogme qui résume toute la philosophie Biblios. Les Biblios cherchaient le Quoi et lorsqu’ils l’avaient trouvé, ils mettaient le doigt dessus. On ne sait pas si c’était un geste à caractère religieux, une marque d’affection ou de reconnaissance, ou tout simplement une mondanité pratico-pratique pour empêcher le Quoi de s’échapper.

LA TECHNOLOGIE
Il y avait les Biblios Horizontaux, qui connaissaient tout mais en fait pas grand chose, et les Verticaux, qui connaissaient très peu de choses, mais de façon très spécialisée. Il y avait aussi les Biblios obsédés par le Quoi et les Biblios obsédés par le Comment. Et il y avait la Technologie.
Un jour, Les Biblios se rendirent compte qu’ils devenaient un tout petit peu obsédés, en fait très obsédés, avec cette histoire du QUOI. « Quoi, Quoi, Quoi » tout le temps, ça devient un peu obsessif. L’obsession c’est ça : c’est quand ça devient obsessif. C’est alors que certains d’entre eux se mirent au Comment. C’est compliqué cette histoire, parce qu’elle se mélange à l’histoire des Horizontaux et des Verticaux et après un moment on a de la difficulté à les démêler. Toujours est-il qu’une poignée de Biblios, au début ils n’étaient pas beaucoup, décidèrent de chercher le Comment au lieu du Quoi. Alors ils se mirent à répéter «Comment, Comment, Comment » comme ça sans arrêt. Parce que comme nous l’avons dit, la seule façon de savoir Comment, c’est savoir Comment. D’ailleurs en passant, parce qu’on a trop souvent tendance à l’oublier, c’est du mot Comment que nous vient le mot «Commentaire », qui veut dire : « Comment dire Comment ». Donc à force de chercher le Comment en cherchant comment, les Biblios en sont venus à développer une foule d’outils, tous aussi utiles les uns que les autres, des outils pour faire toutes sortes de choses mais au bout d’un moment, les Biblios se sont retrouvés à faire DES OUTILS POUR FAIRE DES OUTILS !

LES OUTILS
Dans la fuite hors du Quoi les Biblios se sont retrouvés les deux pieds pris dans le Comment. Et comment ! À force de chercher Comment, ils se sont mis à produire tout plein d’outils et les outils à la fin ne servaient plus qu’à faire d’autres outils, sans qu’on sache Comment. Et tout ça est arrivé à cause de la technologie. La technologie c’est pratique parce qu’on peut faire plein de choses avec ; en fait on peut tout faire avec la technologie. Mais le problème, c’est QUOI. FAIRE QUOI ? . « Pas important » disaient les nouveaux Biblios, les TechnoBiblios comme ils aimaient qu’on les appelle, « L’important c’est de faire, l’important c’est de découvrir de nouveaux horizons, conquérir de nouveaux territoires, faire des choses que personne n’avait faites avant », etc. etc. Les TechnoBiblios étaient pas mal convaincants, tellement convaincants en fait qu’à la fin, ils ont convaincu tout le monde.

POURQUOI
Mais le « Comment » des Technobiblios ne fit qu’un temps. Tôt ou tard, il fallait revenir au Quoi. Petit à petit, on appela le mouvement de retour au Quoi le « Mouvement-Pour-Quoi ». Tous les jours le mouvement grossissait et on ouvrait des succursales partout. C’était comme une fièvre. Un fantastique courant de renouveau faisait trembler les livres et la civilisation Biblios pouvaient maintenant espérer survivre. Le MOUVEMENT POURQUOI attisait les feux qu’on croyait morts, il recrutait les jeunes comme les vieux, les femmes comme les hommes, c’était une ode à la vie, et on rapporte que cette révolution est en fait ce que la civilisation Biblios fit de mieux.
Mais un jour ça se gâta. Il y eu une poignée de fanatiques qui se mirent à demander Pourquoi à tout. Ils se mirent à violer les tabous. Ils demandèrent Pourquoi à des questions sans réponses. Et ce qui devait arriver arriva. Leur nombre grandit tellement que maintenant toute la population s’était arrêtée de creuser. Tous les gens demandaient « Pourquoi » comme ça, pour un rien, toute la journée, Pourquoi ceci, Pourquoi cela, ça n’en finissait plus et c’en fût fait de la civilisation Biblios. On ne pouvait plus avancer. Tout était bloqué. Les tunnels se remplissaient d’un jus de Pourquoi qui tachait tous les livres. Il y avait des Pourquoi partout, en graffitis, sur les murs, sur les plafonds. Il n’y avait plus de respect pour le bien public, et surtout : il n’y avait plus de respect pour le Secret.

LE SECRET
Le secret on ne peut pas le dire et c’est ça qui est excitant.

LA VIE ET LA MORT
En dépit de toutes ces luttes et de tous ces doutes au sujet des grandes questions, la Vie et La Mort était tout ce qu’il y avait pour les Biblios. On conserve d’ailleurs un très beau texte de la dernière période. Ça va comme ça :
« -Pourquoi fais-tu tout ça ?
« -Pour percer l’énigme de la mort.
« -Mais tu le sais bien : on ne peut percer l’énigme de la mort. C’est la mort qui nous transperce. C’est la mort qui perce l’énigme de la vie.
« -Soit. Alors je fais cela pour voir la mort transpercer la vie.
« -Mais pourquoi ne pas plutôt regarder la vie traverser la mort ?
« -Vos mots sont déjà morts.
« - Mais je viens à l’instant de leur redonner vie. »

LA REPRODUCTION
À Biblios, les choses mouraient plus vite qu’on aurait voulu et pour prolonger leur vie, on cherchait leur QUOI. Mais le Quoi d’une chose (ou d’une personne, bien entendu) changeait tout le temps lui aussi. C’était très déroutant. Alors quand le Quoi d’une chose changeait, on lui en trouvait un autre. La plupart du temps ce nouveau Quoi s’ajoutait à l’ancien si bien qu’après un moment, l’objet se promenait avec une grappe de Quoi collée au cul. Ça devenait très lourd, mais c’est seulement ainsi qu’on arrivait à immobiliser les choses.
Vous vous doutez de ce qui va suivre. Les Biblios, certains d’entre eux, pas tous, voulurent libérer les objets de ces grappes de Quoi. Ils se dirent que ça n’allait pas. Si pour définir un objet il fallait constamment creuser pour lui trouver des Quoi, ça n’avait aucun sens. Ces Biblios rebelles se dirent que soit on trouvait un seul Quoi pour chaque chose, soit on arrêtait de chercher des Quoi. La première, on l’avait déjà essayé et ça n’avait pas marché. Un Quoi en amène toujours un autre. Un Quoi c’est toujours une grappe de Quoi. Restait donc la deuxième. Alors ils firent exactement cela : ils arrêtèrent de chercher des Quoi aux choses. Et c’est là que la catastrophe se produisit .

LA CATASTROPHE
Un matin, un peu avant l’aube, ça débuta par un bruit sourd, qui s’amplifia peu à peu. Le bruit se transforma en vibration, puis en tremblement et finalement en secousses. Les rayons des Bibliothèques commencèrent à tomber un à un, et puis ce furent des planchers entiers qui lâchèrent, et finalement le Fichier Central s’écroula. Il était dix heures trente. Voilà, c’est tout. Voilà ce qui arrive quand on arrête de chercher le Quoi.

L’APOCALYPSE
Les biblios savaient que les mots finiraient un jour, mais ils ne savaient pas quand. Pour tenter de freiner leur destin, ils produisaient chaque jour des caisses de nouveaux mots. Paradoxalement, en entrevoyant l’apocalypse, les Biblios la retardaient. Raconter la fin des mots avec des mots, quelle invention géniale !

LA CATASTROPHE, suite
Mais il faut tout de même expliquer le vrai Quoi de la catastrophe. Ne cherchant plus le Quoi, la poignée d’intrépides Biblios connu pour la première fois « le Trou ». Le vrai Trou.

LE TROU
Qu’est-ce qu’un Trou ? Eh bien un Trou c’est un rien avec quelque chose autour. Il y a plusieurs sortes de trous : ronds, carrés, profonds ou pas, etc. Tout ceci ne nous avance pas beaucoup, n’est-ce pas ?

UN DERNIER ESPOIR
Alors que leur monde leur glissait des doigts et qu’ils ne pouvaient plus mettre le doigt dessus, les Biblios tentèrent une dernière fois de sauver leur collection d’explications. Ils cherchèrent l’Explication des Explications, l’antidote magique qui empêcherait les explications de se détruire entre elles. Ils crurent trouver : « Le Quoi, on peut le Dire, le Comment, il faut le Faire ! ». Mais il était trop tard.

LA FIN.
On s’accorde généralement à penser que les Biblios ont péri ensevelis sous le poids de leurs connaissances. Les Biblios se seraient éteints sans laisser de survivants. Toute ressemblance avec des peuples actuels ne seraient donc que pure coïncidence. Selon ce point de vue, il n’y aurait pas de continuité dans l’histoire, pas de lien entre eux et nous. D’autres pensent que certains Biblios on pu échapper à l’effondrement de leur Bibliothèque en empruntant un tunnel de secours. Selon cet autre point de vue, nous serions les descendants des Biblios et il y aurait donc continuité. D’autres chercheurs encore pensent que les Biblios n’ont jamais existé, et qu’on peut inventer toutes sortes d’histoires avec des mots.